Des gardiens pour protéger les biens
Pour éviter que leurs immeubles vides se dégradent ou ne soient vandalisés, des propriétaires les confient à des sociétés de gérance qui trouvent des occupants provisoires.
D’UN CÔTE, on a des bâtiments vides. De toutes sortes et pour quelle que raison que ce soit. De l’autre, on a des personnes en recherche d’un logement bon marché. Alors pourquoi ne pas faire concorder les deux et proposer à ces personnes d’habiter, provisoirement mais en toute légalité, ces biens inoccupés ?
C’est sur base de cette idée que Joost Van Gestel a lancé Camelot aux Pays-Bas en 1994. Pour les étudiants essentiellement, eux qui avaient des difficultés à trouver des logements à des prix abordables. La société s’est implantée en Belgique (sous le nom de Lancelot d’abord, puis de Camelot depuis janvier) en 2002. Suivie dans ce créneau par d’autres, comme Interim Vastgoedbeheer créée aux Pays-Bas également en 1999 et active en Belgique depuis quatre ans.
L’idée : “vides, les immeubles se dégradent plus facilement. Ils ne sont pas entretenus et peuvent être victimes de vandalisme. En donnant en usage temporaire des chambres stratégiquement situées dans ces biens inoccupés, nous limitons les risques qui touchent les biens vides”, explique Benedikt De Witte, Key Accountmanager de Interim Vastgoedbeheer.
Et les biens immobiliers vides en Belgique ne manquent pas. Immeubles de bureaux, châteaux, écoles, casernes, bâtiments industriels… et pour des raisons diverses : réaffectation, attente de permis, travaux en cours, vente, abandon,…“Même quand un bien a trouvé acquéreur, cela peut être intéressant d’avoir des occupants temporaires, car cela prend toujours un peu de temps entre le compromis et l’acte de vente”, note Benedikt De Witte qui constate : “Notre rôle est à la fois économique et social. Economique car le bien ne se dégrade pas, ou moins et son environnement est préservé; social car les occupants ne payent pratiquement rien”. Chez Interim Vastgoedbeheer, l’occupation est gratuite, un forfait de 41 euros par mois étant demandé pour les services; chez Camelot, le contrat de prêt à usage que les occupants – appelés “gardiens” – signent implique le paiement d’une compensation de 175 euros par mois.
Les occupants sont en général des jeunes. “Chez nous, il faut avoir minimum 20 ans et prouver qu’on est quelqu’un de responsable”, note Benedikt De Witte. Les familles sont en générale exclues. “Ce ne serait pas responsable. Ce type de contrat ne convient pas vraiment à une famille car c’est du provisoire, qui peut prendre fin très vite”. Entre deux et trois semaines.Camelot ne souhaite pas de famille également “pour des raisons de sécurité aussi. Nous ne souhaitons pas d’animaux non plus”, note Marc Reniers, directeur de Camelot Belgique, qui précise que les gardiens doivent répondre à certains critères : “Ils doivent disposer d’un revenu pour pouvoir payer les 175 euros pas mois, avoir un casier judiciaire vierge et se comporter en bon père de famille”.
Le concept semble séduire. Les occupants tout d’abord “Nous avons près de 7000 demandes par mois. La crise a aussi joué un rôle car il y a quelques mois nous étions plutôt aux environs de 2500 demandes mensuelles”, explique le patron de Camelot Belgique, qui gère près de 80 bâtiments et dispose de quelques 200-220 places. ‘’Nous avons enregistré une hausse de 25 % des demandes ces derniers mois”. Interim Vastgoedbeheer a, de son côté, près de 45 biens en gérance en Belgique actuellement. “Le marché est encore très petit en Belgique, par rapport à ce qui se fait aux Pays-Bas où une quarantaine de sociétés sont actives dans ce secteur”, précise Marc Reniers.
De plus en plus de propriétaires apprécient aussi le concept, “qui est entré dans les mśurs. Nous recevons de plus en plus de biens en gérance”, note Marc Reniers qui constate aussi qu’il y a de plus en plus de biens inoccupés. “Et puis c’est moins coûteux qu’une société de gardiennage classique. Certains propriétaires sont fiers de dire qu’ils travaillent avec nous, car ils estiment que c’est un plus pour leur bien, surtout quand ils cherchent à le vendre. D’autres le sont moins, comme les communes avec lesquelles nous travaillons aussi : elles n’aiment pas trop que les gens sachent qu’il y a des immeubles inoccupés sur leur territoire
Solange Berger

Histoire Depuis novembre 2010, Béatrice de Keyzer vit à Gand, dans un ancien couvent, transformé depuis en école. “Les propriétaires cherchent une nouvelle affectation. Il n’est pas question de faire n’importe quoi car une partie du bien est classée”, explique Benedikt De Witte, de Interim Vastgoedbeheer qui a la gérance du bien. “Un tel bien n’est pas neutre pour son environnement. La solution qui sera trouvée devra satisfaire tout le monde (commune, voisins,…)”.
En attendant, ce bien vide fait l’affaire de Béatrice de Keyzer et de ses cinq autres “co-locataires” (deux femmes et trois hommes). La plupart sont des jeunes qui commencent à travailler. “Nous ne payons pratiquement rien, ce qui est très intéressant. Et puis nous avons de l’espace. Cela donne un sentiment de liberté. Et j’adore l’idée d’habiter dans un vieux bâtiment, qui a une histoire”.
La jeune femme vit dans une des classes aménagées dans cet ancien cloître. “Il y a encore la chapelle”. Si chacun a sa chambre, la salle de bains et la cuisine sont communes. “Cette façon de vivre me plaît. J’ai des contacts réguliers avec les autres”, raconte Béatrice de Keyzer, qui ne sait pas pour combien de temps elle est là. “Je n’y ai pas encore réfléchi. Mais on verra bien. Pour l’instant, cette solution est idéale pour moi”.

Espace C’est son père qui lui a fait découvrir l’endroit. “Il avait songé un moment à l’acheter pour ses affaires. Pour ma part j’étais en recherche d’un logement, après m’être séparé de ma compagne et être retourné vivre chez ma mère. Mais à 28 ans, cela ne va plus d’habiter chez ses parents ! J’avais trouvé un appartement à louer avec un ami, mais cela n’a plus été possible pour des raisons financières. Je crois que me retrouver ici était mon destin !”. Ici, c’est cet ancien centre de tri de La Poste situé à Berchem (Anvers) où Vincent Browet vit depuis novembre 2009. “L’immeuble fait quelque 50 000 m² (rez + quatre étages) et cherche une nouvelle affectation”, précise Benedikt De Witte, d’Interim Vastgoedbeheer qui a le bien en gérance.
Huit personnes vivent dans cet immense bâtiment. “J’y ai une grande chambre de 130 m². C’est un peu comme un loft. Le contraste avec le logement que je me suis aménagé et l’immeuble est assez étonnant”. Si la cuisine et les sanitaires sont communs, Vincent Browet s’est tout de même installé une petite cuisine privée et bénéficie d’une toilette. “Elle est commune mais en fait elle n’est que pour moi car je suis seul dans cette partie du bâtiment”.
Côté aménagements, les occupants ont aussi amélioré leur quotidien, avec l’installation d’une salle de sport, un billard…
Instituteur dans une école spécialisée, Vincent Browet vit celui lui une expérience unique. “C’est vrai qu’il faut être un peu aventureux car le lieu est immense. Je comprends que certains puissent avoir peur, mais ce n’est pas mon cas. Nous avons eu une fois de la visite pendant la nuit, mais c’était juste des jeunes qui venaient jeter un śil”. Et puis, il faut aussi aimer vivre dans l’incertitude. “Je dois pouvoir quitter les lieux en trois semaines. Cela vaut aussi bien pour moi que pour les gérants. Ce risque vaut la peine : l’immeuble est très bien situé – je vois la gare de ma fenêtre et le ring est tout proche – et je ne paye pratiquement rien. C’est bien pour pouvoir économiser car j’aimerais m’acheter une maison dans quelques années”.
Source: La Libre Belgique – Libre Immo – N° 89 – semaine du 3 au 9 février 2011


